Paris-Brest-Paris...en 79h!!

Publié le par Fred

Les journalistes sont des gens bizarres (et j'en fait partie!!). Ainsi quand Pierre Giffard, directeur du Petit Journal en 1891, souhaite démontrer le caractère pratique de la bicyclette, il décide de créer une course de 1200km. ! Le Paris-Brest-Paris était né. Charles Terront remporte l’épreuve en moins de 72h, sur un vélo et des routes qui n'avaient évidemment rien avoir avec ce que l'on connaît maintenant. En 2002, je commence à m'intéresser à cette épreuve et depuis 5 ans, l'idée d'y participer ne me quitte plus. Désormais, c'est fait! J'ai réussi mon "nirvana" cycliste. Voici le compte-rendu de cette grande semaine de vélo. 

KM 0- Saint-Quentin en Yvelines (Guyancourt), lundi 20 août, 21h.

L’avant-départ se déroule comme une procession. Par wagons entiers, les cyclistes pénètrent dans un tunnel pour aller se ranger sagement dans le grand stade du gymnase des Droits de l’Homme de Guyancourt. La nuit commence à tomber et le ciel est lourd de nuages noirs. Peu avant, au son du canon, les premiers randonneurs qui doivent accomplir la randonnée en moins de 80h sur la route…Il faudra près de deux heures pour écouler les 3000 personnes inscrites en 90h, comme nous. Malgré l’attente et la fraîcheur du soir, l’ambiance est déjà grande dans l’enceinte. Une ola ne tarde pas à se déclencher dans le stade. Dans les travées, l’humeur est joyeuse et les nationalités très diverses : américains, anglais, belges, allemands, japonais….les français sont clairement minoritaires. Avec Laurent, nous attendons patiemment notre tour. Chaque vélo est vérifié (éclairage, baudrier), ce qui prend du temps. Nos supporters sont là, au bord de la route: ma mère, Carole, la femme de Laurent et Jorge, un copain qui nous fait la (bonne) surprise de venir nous encourager.

 

 

 

Par vagues de 500 cyclistes, nous nous présentons sur la ligne, devant le gymnase. Les départs sont échelonnés toutes les quinze minutes, après les recommandations d’usages, en français et anglais. Il est temps d’allumer nos lumières. La nuit est maintenant bien présente et la pluie s’invite à la fête. Le coup de canon retentit, les bruits de cales résonnent dans le ciel, un dernier regard vers les proches qui nous accompagnent et on s'élance enfin.

 

KM 140- Mortagne au Perche (61), mardi 21 août, 3h du matin

Première halte après 5h30 de vélo. En fait, ce n’est pas un contrôle officiel, à aller, mais plus un lieu pour faire une première pause. Après la traversée de la région parisienne, qui n’a pas posé de souci, les collines du Perche sont venues éparpiller les groupes. Après chaque difficulté, les « meneurs » crient les noms de leurs copains en anglais, italiens, allemands…et Laurent, qui me hèle de temps à autre, car je grimpe moins bien que lui. Au gré des bosses, on passe d’un peloton à l’autre. Très vite, on discerne les caractéristiques de chaque nationalités. Les hollandais, à l’image de leur gabarit, emmènent des braquets de costauds, difficiles, à tenir, les anglais, très Old School dans leur attitude, roulent toujours au même rythme et discutent volontiers, les américains moulinent beaucoup et sont aussi très costauds, les italiens n’arrêtent pas une seconde de parler entre-eux, mais sont nettement moins prompts à passer des relais. Enfin, les danois, heureux d’être là, chantent ! Tout au long des kilomètres, la route n’est qu’une suite de lumières rouges. Autant de points de repères sécurisant dans les descentes, rendues dangereuses par l’humidité. Après cette première halte ; la pluie se met à tomber drue, la température n’excède pas 15°C et le vent se met à souffler défavorablement. Mais pas question de s’arrêter, la route est encore longue jusqu’à Brest.

 

KM 311-Fougères (35), mardi 21 août, 12h

La fin de la nuit a été toujours aussi humide et le contrôle de Villaines sur Juhel (km 223) a été l’occasion de prendre une bonne douche et de se changer, au chaud, dans le camping-car de Joël. Ce confort 4 étoiles nous fait beaucoup de bien surtout que notre assistance est aux petits soins pour nous. Joël gouverne et Laurent (Lolo) s'occupe de la cuisine. Je plains les nombreux participants qui le font en complète autonomie et qui n’ont pas droit à ce luxe. L’arrivée en Mayenne puis dans la Bretagne permet de constater que l’engouement pour l’épreuve n’est pas un mythe. Dans les villages traversés, malgré la pluie, les encouragements sont nombreux. Visiblement, les habitants sont des connaisseurs et sont sincèrement admiratifs devant « l’exploit » qu’accomplissent les randonneurs. La route reste toujours aussi vallonné, rien d’exceptionnel en terme de pourcentage mais au final, on comptabilise très peu de plat. En moyenne, entre chaque contrôle de 80km, j’enregistre entre 800 et 850 mètres de dénivelé. Difficile, dans ces conditions, de trouver des groupes homogènes. Chacun est déjà en pilote automatique, la fatigue se fait sentir. Le vent nous souffle dessus de trois quart face, rendant pénible la progression. La longue route entre Ambrières et Fougères est d'une triste monotonie. On est dans les temps et un brevet d’une telle longueur est avant tout l’école de la patience. Surtout bien boire, bien s’alimenter, pédaler sans à-coups….

 

KM 525-Carhaix (29), mercredi 22 août, 1h30

Depuis 27 heures, on roule sans dormir. Les premiers, qui sont passés à Brest en début de soirée, viennent de nous croiser, à un bon rythme. La fatigue devient très importante et plus que tout, j’ai de plus en plus de mal à résister contre le sommeil. Je tente quelques accélérations pour activer le sang mais rien n’y fait. Le café, bu au contrôle précédent, me reste sur l’estomac. Le moral est bas, car je commence à globaliser les difficultés, au lieu de découper, comme je le fais depuis le début, étape par étape. Et la moitié n’est pas encore faîte….Je reste étonné par la ferveur des habitants, prêt à nous aider au moindre souci et qui continue de nous encourager malgré l’heure tardive. La pluie nous accompagne toujours. Dans la nuit, je distingue ci et là quelques cyclistes allongés au bord de la route, dans une grange, sous le porche d’une habitation, emmitouflés dans une couverture de survie. Quel courage, me dis-je, …Enfin l'arrivée à Carhaix où l'on doit dormir 6h.. Il était temps, j'accuse le coup, saoulé de fatigue et par la pluie qui ne nous quitte plus. Heureusement, Joël a une phrase choc qui me remet les idées en place, "Le Paris-Brest-Paris, on l'a d'abord dans la tête, le physique suivra toujours". Il a raison, et puis c'est quand même moi qui ait initié ce Paris-Brest-Paris, je ne peux donc pas m'arrêter là. La nuit sera salvatrice, même si soudainement, en dormant, je m'acharne contre un petit store du camping-car! Joël sera "chiffonné" pendant deux jours contre cette attaque envers le matériel, même s'il y a plus de peur que de mal. Son camping-car, c'est sacré!

KM 615-Brest (22), mercredi 22 août, 12h

 

 

 

Le soleil est revenu, enfin, pour les derniers kilomètres avant Brest. La longue montée du Roc Trevezel est usante, vent de face et à 13km/h. Le site est magnifique mais on ne prend guère le temps d'admirer le paysage. Dorénavant, on se croise régulièrement avec ceux qui sont sur le retour. L'arrivée sur la rade de Brest est splendide, par le vieux pont. La Mer d'Iroise scintille sous les feux du soleil. C'est réconfortant pour les yeux et le corps, il fait presque chaud. Au final, l'aller s'effectue en 37h30. Après une pause-déjeuner et la visite de nombreux supporters (René, Josette, Jean Mimard, des amis à Laurent...) il est temps de se remettre en route. Le vent devient soudainement plus agréable. Le Roc Trévezel s'escalade à 18km/h, de ce côté-là, merci éole. On croise toujours autant de monde, de l'autre côté qui en termine avec la première boucle. Dans le lot, beaucoup de japonais, dont certains semblent complètement épuisés.

 

KM 858- Tinténiac (35), jeudi 23 août, 2h

La pluie tombe drue depuis trois heures. Dans les groupes, plus personne ne parle, hormis les italiens, toujours intarissables. La vitesse a tendance à chuter. La nuit, de toute manière, les moyennes sont moins élevées. La perception de la vitesse est tronquée. Vous imaginez rouler à 30km/h alors qu'en fait vous ne dépassez pas 25km/h. Le sommeil se fait sentir de plus en plus fort. Un contrôle surprise nous oblige à nous arrêter quelques minutes. Difficile de quitter la chaleur du lieu pour revenir sous la pluie, mais il le faut bien. L'arrivée au contrôle est difficile. Trempé comme jamais, je demande à un des organisateurs s'ils ont déjà connu pareilles conditions. Il me répond que c'est la première fois depuis plus de trente ans. Le nombre d'abandons est aussi très élevé. Plus de 1500 cyclistes n'arriveront pas au bout, c'est un record depuis l'après-guerre. Avant de m'engouffrer dans le camping-car, je jette un regard à ceux qui font la queue pour dormir ou prendre une douche. Je suis admiratif devant leur abnégation et leur courage. Deux tiers de la distance a été accomplie avant de dormir une nouvelle fois cinq heures. Mon corps est fourbu de partout, j'ose à peine imaginer comment cela sera demain matin.Mais, à un moment, il ne faut plus réflechir, le plus dur est fait.

 

 

 

 

KM 1000- Villaines-la-Juhel (53), jeudi 23 août, 15h

Ce point de contrôle ressemble à une arrivée digne du Tour de France. Des barrières ont été posées pour nous permettent de circuler sans encombre. Les spectateurs se comptent par dizaines, visiblement admiratifs devant l'exploit accompli. C'est réconfortant de voir cette ferveur. La pluie a enfin cessé, depuis la matinée. Ce ne sera que pour mieux tomber ensuite, en direction de Mortagne-au-Perche. La fin est proche mais il est difficile de savourer tant la fatigue est immense. La route entre Villaines et Mortagne est usante, surtout dans sa première partie. La pluie revient nous accompagner. Pédalant sur des grands axes, on se fait littéralement douchés par les camions qui nous croisent. La fatigue se transforme en hargne, voire en rage. Pas question de renoncer si près du but, même si le ciel peut bien nous tomber sur la tête. Je retrouve un peu de verve sur les derniers kilomètres jusqu'à Mortagne. La fin est proche, vivement la maison.

 

KM 1225- Guyancourt (78), vendredi 24 août, 5h30

C'est l'heure de la délivrance, enfin presque. Après la traversée mortellement monotone, dans la nuit, de la région de la Ferté-Vidame, nous arrivons au dernier contrôle de Dreux. Il reste 66 km, et on décide de terminer cette nuit. Dans cette dernière partie, je décide d'ouvrir un volet jamais exploité depuis le début des brevets et de PBP: la mécanique, car je crève à 50km de l'arrivée. Après une première réparation dans un petit village, nous repartons mais pas pour longtemps. 3 km plus loin, en pleine nature et donc en pleine nuit, je recrève à nouveau au même endroit. On appelle le camping-car car je ne suis pas sûr de pouvoir réparer de nouveau sans percer encore. Heureusement, Laurent trouve le silex, dans la nuit. Après un second remontage, et une perte totale de temps d'environ 40 minutes pour les deux crevaisons ( je suis toujours aussi "rapide" pour réparer), on repart. Sur la fin, on doit escalader la difficile côte de Gambaiseuil, avec du fort pourcentage, puis après Montfort l'Amaury, entamer la longue remontée depuis Jouars-Pontchartrain jusqu'à Saint-Quentin en Yvelines. Ces kilomètres sont interminables, même si la fin est proche. Le petit matin commence à poindre à l'horizon. Dans les faubourgs tristes et gris de Montigny-le-Bretonneux, on se rassemble avec quelques étrangers pour terminer à bonne allure. Au loin, on distingue le gymnase des Droits de l'Homme de Guyancourt. Je décélère progressivement pour savourer le franchissement de la ligne d'arrivée. Quelques applaudissements fusent, Joël est là, mon père aussi. Laurent dort dans le camping-car, éreinté par sa semaine d'assistance. Il ne reste plus qu'à aller pointer, une dernière fois, son carnet de route et valider enfin sa performance. Le rêve se transforme maintenant en réalité.  J'ai accompli un rêve vieux de cinq ans. J'ai droit, moi aussi, après 79 heures d'effort, à mon "Bâton de Maréchal".

 

 

 

 

 Merci de tout coeur à tous ceux qui nous ont suivis, assistés, encouragés, soutenus, encouragés....pour aller au bout de cette "folie". Un grand merci à notre assisatnce, Joël et Laurent, sans qui, je pense, je ne serai pas allé au bout.

Le Paris-Brest-Paris est une exceptionnelle aventure, que je conseille à tous les amoureux du vélo. Pas besoin d'une condition physique ou de moyens extraordinaires pour y arriver. C'est surtout un bel apprentissage sur soi-même, la découverte d'autres cyclistes du monde entier et d'une ferveur populaire vraiment extra.

Ce blog arrive donc à sa fin. J'ai d'autres projets en tête, mais plus vraiment en liaison directe avec le vélo. Je crois avoir fait le tour de la question en accomplissant ce rêve.

Merci à tous ceux qui ont pris plaisir de me lire, comme j'ai pris plaisir à l'écrire et je vous dis, à bientôt, peut-être!!

Frédéric

Pour les photos, c'est par là:

http://telegraphroad.over-blog.net/album-374721.html

Publié dans Compte-rendus

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